- LES TETES DE SERIE (LETTRE DE DARGAUD NO 32 EN NOVEMBRE DECEMBRE 1996)
En novembre les frères Stalner sortent une nouvelle serie.
MALHEIG: UNE SAGA ECOSSAISE
Alors comme ça vous arrêtez Fabien M.?
Ah non, certainement pas! Nous en sommes à la fin du premier cycle. Mon frère et moi sommes trop attachés à nos personnages pour les abandonner ainsi lâchement. J'ose penser que les éditions Dargaud et les lecteurs y sont eux aussi attachés. Nous avons mis pas mal de nous-mêmes dans cette aventure. Il est vrai que c'est notre première histoire en tant que scénaristes et dessinateurs: nous y tenons forcément beaucoup.
Changement de période, changement de décors. Cette fois l'action se situe en Ecosse. Connaissiez-vous cette région?
Nous y sommes allés plusieurs fois. D'abord en stop, il y a vingt ans (bigre!). Puis quelques années plus tard nous avons passé deux mois à vélo, sous la pluie, en Irlande et en Ecosse. Un souvenir glorieux, pluvieux et héroïque! Enfin nous y sommes allés en voiture – eh oui! on vieillit. –, appareils photo en bandoulière, et nous avons fait un repérage. Nous n'avions pas encore écrit Malheig: nous avions une vraie envie plutot qu'une vraie idée. J'adore ce pays, à chaque fois que j'y suis allé j'ai eu un choc terrible, un sentiment extrême de liberté: ces collines nues et sauvages, les lochs profonds et sombres. A chaque instant on s'attend à ce que l'épée Excalibur surgisse de l'eau!
Pourquoi avoir situé l'action de départ à une époque aussi reculée?
L'histoire des premiers occupants (Pictes, Scots et Celtes) vous a-t-elle inspirés? L'histoire ancienne et "barbare" de l'Europe nous a toujours intéressés, On sait que nos églises sont souvent bâties sur d'anciens temples païens, que nos fêtes chrétiennes ont pris la place d'anciennes fêtes celtes ou germaines, elles-mêmes ayant remplacé d'autres fêtes plus anciennes. Il y a une histoire vieille de plusieurs milliers d'années qui reste souvent inconnue et pourtant bien présente si on sait regarder et gratter le vernis qui recouvre cette mémoire. L'Ecosse regorge de merveilles préhistoriques ou préceltiques qui sont autant de points d'interrogation. Skara Brae par exemple, dans les ïles Orcades, est un village vieux de quelque 5 000 ans, et sa construction en pierre montre des connaissances et des techniques assez avancées. Sans parler des monolithes de Callanish dans les Hébrides, un lieu puissant où l'on célébrait le Soleil et les morts, mais qui servait aussi de point d'observation astronomique. Ces lieux anciens sont réellement fascinants et, sans remonter si loin dans le temps, notre scénario situant l'action peu de temps avant le début de notre ère, nous avons voulu montrer la continuité de ces époques lointaines qui résonnent encore à nos mémoires à travers les vieilles légendes, mais aussi dans notre propre imaginaire.
Avec Malheig vous évoquez aussi les liens de géméllité qui existent entre deux personnages à deux époques différentes. Une analogue avec le fait que vous soyez frères?
Je vous assure que je n'y avais pas du tout pensé. La géméllité m'a toujours fasciné, surtout entre fille et garçon d'ailleurs. Le mystère des rapports que partagent des jumeaux est envoûtant. Il semble que leur communication est parfois au-delà de la parole. En ce qui concerne mon frère et moi, nous fonctionnons plutôt comme un vieux couple!
Est-ce que les comparaisons faites avec Highlander vous agace, ou trouvez-vous cela justifié?
Notre histoire se passe en Ecosse dans les Highlands et l'on peut croire, au début, que notre thème est l'immortalité. La comparaison s'arrête là. En fait, nous traitons plus des anciennes croyances de l'Europe préchrétienne des légendes anciennes, des mythes, des héros disparus, de la magie, etc. Ce qui nous intéresse également c'est de montrer que le temps n'est pas une barrière infranchissable, une ligne droite qui conduit du passé à l'avenir sans espoir de retour. Les deux personnages principaux sant bien distincts mais ils sont liés par une gemellite particulière, parce qu'a plus de vingt siècles de distance. La nature identique de leur esprit les réunit et leur permet de franchir les obstacles temporels. Mais le fait que certains veuillent comparer ne nous agace pas. Les idées ne sont jamais totalement neuves. Les livres que l'on lit, les films que l'on voit, la vie elle-même nous servent inconsciemment ou non, en nourrissant notre propre imaginaire d'éléments essentiels. S'il y avait un film dont on pourrait se rapprocher dans notre histoire ce serait plutôt La Double Vie de Véronique. Peut-être aussi Dead again.
Pouvez-vous nous parler de cet album que vous venez de réaliser pour le compte d'une vtlle, dans le cadre de sa communication institutionnelle?
Le comté d'Eu, en Normandie, fête son millénaire cette année et, pour l'occasion, la ville d'Eu a souhaité une courte BD - 26 pages – suivie d'un texte plus historique retraçant l'histoire de la conquête de la Normandie par les Vikings. Encore un univers que mon frère et moi connaissons bien! Nous avons eu toute liberté pour traiter du sujet. Ce n'est donc pas didactique. Nous nous sommes attachés à montrer un univers viking et Daniel Bardet - que l'on ne présente plus, c'est un monument de la BD! – a fait la suite de la BD un récit plus détaillé retraçant la réalité historique de la conquête normande. L'année prochaine, la ville d'Eu fait une grande fête populaire et médiévale sur ce thème avec drakkars, reconstitutions historiques, costumes et bières scandinaves!
Le Boche (avec Bardet pour le scénario), Fabien M, Malheig: laquelle de ces trois séries préférez-vous? Joker interdit !
Chacune a ses qualités et ses défauts. Chacune nous tient à coeur pour des raisons différentes. Tiens, un scoop pour montrer que nous sommes proches du Boche et de Fabien: on aimerait les faire se rencontrer pendant la guerre de 14-18. Klaus, jeune Alsacien allemand face à Fabien, les deux parlant la même langue, chacun dans un camp différent. C'est un peu le symbole de la connerie de cette guerre. Une belle idée, non? Pour être sincère, on peut dire que l'on préfère à chaque fois l'histoire que l'on est en train de faire. En ce moment, nous sommes plongés dans le tome 2 de Malheig. Et nous ne pensons qu'à cela!
François Le Bescond dans LA LETTRE DE DARGAUD NO 32 EN NOVEMBRE DECEMBRE 1996