Les Frères STALNER:
DES NlVERNAIS QUI FONT DES BULLES
Vlad le poux, Claus le Boche, Fabien M..., vous connaissez? Si ces héros de bandes dessinées n'ont pas encore atteint la notoriété mondiale d'un Astérix, d'un Tintin ou d'un Lucky Luke, leurs jeunes auteurs, les frères Jean-Marc et Eric Stalner, font partie du peloton de tête des auteurs de BD français. En quelques années à peine et trois séries-phares (chez Dargaud et Glénat), ils ont su s'imposer dans le cercle très ferrné des "grands" du neuvième art. Ils sont considérés comme des "maîtres" dans l'art difficile de la BD réaliste. L'an dernier encore, l'un de leurs albums - Fabien M - était sélectionné parmi les Indispensables du Festival d'Angoulème.
Circonstance aggravante pour les lecteurs de POINT - NIEVRE qui n'auraient pas l'heur de les connaître, les Stalner sont Nivernais. Ils font certainement partie de ces richesses insoupçonnées de la région. Partis à leur rencontre, nous avons trouvé Eric.
- Comment êtes-vous arrivés dans la Nièvre?
- Moitié alsacien - moitié bourguignon, nous y avons une partie de nos racines, depuis ma plus tendre enfance, je suis venu à Prémery au moins deux fois par an chez mon arrière grand-mère, ancienne institutrice de la commune. Ses propres parents étaient instituteurs à Lurcy-le-Bourg, où mon frère et moi avons tous deux désormais élu domicile.
- Mais n'est-ce pas difficile pour des auteurs reconnus maintenant et qui travaillent essentiellement sur Paris?
- Au contraire, j'ai longtemps vécu dans la capitale. La Nièvre et Lurcy en particulier, m'apportent un calme et une harmonie qui s'accordent parfaitement avec ma créativité. Et nous ne sommes finalement pas très loin de Paris. Je voudrais tout de même ajouter, qu'étant auteur de BD, je pouvais m'installer n'importe où. Ayant voyagé dans toute la France à l'occasion de dédicaces ou de festivals, j'ai trouvé que la Nièvre rassernblait toutes les qualités, beaucoup de richesses, une variété impressionnante de paysages et de caractéristiques ... J'y suis sans doute plus sensible parce que j'en ai longtemps vécu éloigné.
- Comment avez-vous commencé en BD? Dessinez-vous depuis longtemps?
- "Depuis toujours. en complet autodidacte, puisque les Beaux-Arts nous ont refusé. Comme je me plais à dire, ils m'ont ainsi privé de l'occasion d'être un "artiste génial incompris dans un monde sans pitié et bassement mercantile" (rires).
- Vous avez tout de suite fait de la BD?
- C'est un aboutissement logique, la volonté d'animer des personnages, de leur donner une âme. Très tôt, nous avons commencé à dessiner des planches et à en publier ici ou là, y compris dans le journal TAM (le journal de l'Armée) pendant notre service national. Mais notre vrai début, notre première série publiée, ce furent Les Poux en 1989. Auparavant, nous avions eu une importante activité de création d'illustrations (affiches publicitaires, pochettes de disques, couvertures de livres...) que nous poursuivons en partie.
- Une première série donc, - Les poux (scénario: Mouquet) - commençant dans le milieu anarchiste russe et finissant dans la tempête des événements de 1934 en France, via un passage dans l'Allemagne fiévreuse des années 20; une seconde série - Le Boche (scénario: Bardet) - mettant en scène un Alsacien fuyant la mobilisation en pleine guerre; une troisième série - Fabien M- qui nous fait suivre les aventures d'un jeune poulbot, gentleman-voyou, très attachant, au début du siècle entre Paris, Marseille et la Guyanne...Que de sujets différents. Quelles sont vos sources d'inspiration?
– C'est surtout une envie irrépressible de raconter une histoire forte avec des personnages qui existent. Un peu à la manière du cinéma français d'avant-guerre et d'immédiat après-guerre. Cela se passe dans un flash. Pour Fabien M, par exemple, ce fut la vision des vieilles et superbes photos de Paris de la fin du siècle dernier, avec les pavés luisants, les rues borgnes, les ombres ... La rue était vide, mais je l'ai vue soudain s'animer, un enfant courir... et je l'ai suivi en racontant son histoire.
- C'est ça, la "patte Stalner"?
- Je ne sais pas s'il y a une "patte Stalner" aujourd'hui. Je pense que nous faisons du dessin réaliste relativement classique. Nous voulons trouver une magie, une alchimie subtile entre nous et le lecteur qui l'accroche immédiatement et le fait pénétrer dans le dessin, comme je me suis senti aspiré par la photo de la ruelle parisienne.
- Il y a des thèmes récurrents dans vos ouvrages, l'enfance, la liberté...
- Oui, nous sommes très attachés aux enfants (j'en ai deux et mon frère, quatre, bientôt cinq) et a un certain souvenir de notre propre enfance jamais quittée. Et la liberté ... Certainement, elle existe dans nos histoires. On nous avait demandé pourquoi notre série Les Poux commençait dans le milieu anarchiste russe des années 20. J'avais répondu qu'idéologiquement et historiquement, je ne connaissais pas du tout l'anarchie (au demeurant, nous n'étions pas les scénaristes de l'histoire). Il y en a tellement qui se réclament de cette pensée, que cela ne veut rien dire. Pour moi, Les Poux, nos anarchistes ressemblaient vraiment à ... des poux: ils grattaient, dérangeaient, ils avaient un goût irréfléchi pour certaines libertés ... C'est en cela qu'ils étaient séduisants, mais pas pour une question d'idéologie vide de sens. Il y a d'autres thèmes récurrents: la beauté sauvage et la grandeur de la Nature (qui sera encore plus fort dans Malheig, notre nouvelle série), mais aussi l'esprit d'une certaine quête du héros, passant par une recherche de sa personnalité profonde.
- On dit souvent que les Stalner ont une approche très cinématographique de la BD?
- C'est vrai. Je suis un authentique cinéphile et mon frère un vidéo-maniaque collectionnant des centaines de cassettes. Nous travaillons beaucoup en regardant des films. Il y a un mouvement, des cadrages, que nous saisissons probablement et inconsciemment au vol de cette manière. Nous travaillons beaucoup sur le cadrage. C'est un domaine dans lequel nous progressons le plus. Notre prochaine série, Malheig, ira encore plus loin dans ce sens. Le cadrage est certainement un des ingrédients essentiels permettant d'aspirer l'attention du lecteur, de créer un choc émotionnel.
– Justement parlons de vos projets. Il y a donc une nouvelle série.
- Oui, le premier tome de Malheig sort bientôt. Comme pour Fabien M, nous réalisons tant les dessins que le scénario. C'est une histoire qui se passe en Ecosse, à la fois au III ème / IV ème siècles et aujourd'hui. J'aime l'Ecosse, il y pleut à peine plus qu'ici. Sinon, une intégrale du Boche et un tome 6 sortent en cours d'année. Le tome 4 de Fabien M est pour bientôt.
- Et aucune place pour la Nièvre ?
- L'un des premiers scénarios de BD que nous avions écrit et dessiné était une sorte d'histoire de science-fiction, type roman post-apocalyptique où les trains étaient très présents. L'histoire s'achevait à Prémery. Qui sait si nous n'y reviendrons pas un jour.
Quant à la Nièvre, nous y travaillons quand même beaucoup. Avec mon frère et des amis, nous avons crée une petite société de communication, Europe - Régions - Communication, dont l'objectif est naturellement d'intervenir dans tous les domaines de la communication avec, par goût une orientation particulière vers le développement culturel et touristique de la Nièvre. Ses richesses nous semblent immenses et insoupçonnées. Nous venons notamment de réaliser plusieurs port-folios sur la Nièvre et ses atouts. Ces ensembles de gravures peuvent être proposés comme cadeaux d'entreprise, par exemple. Notre objectif est de stimuler l'esprit de la région et d'aider, à notre niveau, au développement des entreprises nivernaises.
- Et comment les Nivernais peuvent-ils avoir la chance de vous rencontrer ?
- Nous dédicacions il y a peu a la convention Disques et BD de Nevers. Nous recommencerons en avril à celle de Bourges. Nous dédicaçons aussi nos albums pour une librairie de Nevers, Jean de la Lune, qui nous le demande régulièrement pour ses acheteurs.
Propos recueillis par Frank Braun