Un nom pour deux auteurs. Les frères Stalner en sont actuellement à leur onzième album. Avec des séries comme "Le Boche" sur scénario de Bardet chez Glénat et "Fabien M" chez Dargaud, ils commencent à se faire connaître du grand public. Alors que le prochain tome de "Fabien M" sort en mai prochain, nous avons rencontré Jean-Marc Stalner, l'aîné du duo. Il nous a confié ses envies, ses projets et... ses secrets de famille
Comment pourriez-vous situer la série Fabien M?
Fabien M, c'est l'histoire de deux jeunes personnages qui vivent dans le Paris du début du siècle. L'aîné part à la recherche d'une explication à la mort de son père. Alors qu'il mène ses investigations, il met à jour une organisation internationale du crime -l'échiquier. Et il va alors se retrouver agressé et pourchassé par cette organisation pour laquelle, apparemment, son père travaillait. Tout cela va l'entraîner d'abord à Paris dans le tome 1, à Marseille dans le tome 3 et dans les colonies pour le tome 4. Il reviendra à Paris dans le tome 5 pour essayer de conclure l'histoire.
L'histoire est prévue sur 5 albums?
Il y en aura certainement un sixième pour bien achever la série. Le problème c'est le manque de pièces maîtresses au niveau de l'échiquier. Chaque album inclut dans son titre le nom d'une de ces pièces maîtresses. Il y a eu Le Cavalier Noir, L'Arnaque du Fou, L'Ombre de la Tour. Le quatrième s'appelle la Reine Morte et paraîtra en mai 1995. Il reste le roi pour le tome 5. Mais pour le sixième, il va falloir trouver une solution.
Pourquoi avoir décidé de signer les albums du seul nom "Stalner" alors que vous êtes deux?
Je trouve cela bien. Comme cela, nous restons modestes. On ne ramène pas tout à soi. Mon frère et moi avons toujours travaillé ensemble. Nous avons le même nom donc pourquoi ne pas l'utiliser - bien que Stalner soit un pseudonyme tout de même. En même temps, cela donne un petit côté mystérieux. A part les Schuiten, il n'y a pas beaucoup de frères dans la bande dessinée. Mais je crois que nous devons être les seuls à dessiner, scénariser et faire la couleur ensemble. L'avantage, c'est que cela nous permet de nous partager les festivals. Et puis, un seul nom, je crois que c'est plus simple plutôt que d'avoir des prénoms. Vous êtes Eric? Vous êtes Jean-Marc? Peu importe. Nous sommes Stalner. Je suis Stal, il est Ner. Ou il est Stal, je suis Ner. C'est au choix.
Vous avez dû sérieusement vous documenter pour cette série.
Il y a énormément de documentation sur le Paris du début du siècle, principalement des livres réalisés sur base de cartes postales de l'époque. A la limite, nous en avons trop. Ces documents nous permettent d'aller un peu plus loin au niveau des décors. Je pense, notamment, à des scènes du tome1 qui se passent le long des quais de la Bièvre. Actuellement, cette rivière est quasi souterraine. Dans ce cas-ci, nous avons pu retrouver le décor des abords de la Bièvre à l'époque de notre récit. Cela nous a permis d'aller dans des endroits un peu particuliers, qui n'existent plus aujourd'hui. Le tome 5 se passera aux alentours de 1910, 1911, lors de la grande inondation de Paris.En nous lançant dans cette série, ce qui nous intéressait c'était, bien sûr, la vie de ces deux personnages principaux mais c'était aussi la ville de Paris du début du siècle. Car cela nous offrait plein de possibilités au niveau des décors et des ambiances. Certains documents sont simplement des scènes de rue. Ce sont des éléments très intéressants car lorsqu'on fait un découpage, le personnage n'est pas seul dans la rue. Il faut un avant-plan, il faut situer l'époque, le lieu. Ces documents nous donnent un point de départ. Il ne s'agit pas de recopier la scène. Selon l'évolution du récit, nous utilisons tel ou tel document ou le décor correspondra à l'intensité de la séquence. Par exemple, lorsque nous avons décidé que Fabien allait se battre dans un endroit, nous avons utilisé les décors de la Bièvre. Le cadre était plus original que si nous avions situé ce combat au couteau au coin d'une rue ou dans une chambre. Bien qu'au niveau du scénario, le résultat était le même. Cela donnait un petit plus à la scène.
Quand on construit une histoire, par quoi commence-t-on? Quel a été le fil de l'histoire?
Le fil, c'était les deux personnages au début du siècle, l'intrigue étant l'explication de la mort du père de ces personnages principaux. A partir de cela, nous avons développé l'ensemble sur six albums. Chacun d'eux a son histoire déjà prévue. Et puis au fur et à mesure que nous entamons un album, connaissant le point de départ et le point d'arrivée, nous mettons en place tout ce qui crée l'intrigue, les nouveaux personnages, en somme tout ce qui va faire évoluer le récit de manière à arriver à la conclusion prévue initialement.
Cela vous arrive-t-il de changer l'intrigue globale parce que des éléments imprévus se sont glissés dans l'histoire?
En effet, il arrive que l'on se laisse prendre par les personnages. Ainsi, au tome 3, nous avons mis en scène une jeune femme -Irina- qui, à la base, n'est pas trop sympathique. Nous avons fini par lui donner beaucoup d'importance dans le tome 4. Ce personnage, qui n'était qu'annexe, va devenir très important. Nous en sommes un peu tombés amoureux. Le fait qu'elle joue un rôle de méchante - il est rare d'avoir des rôles de méchantes tant au cinéma qu'en bande dessinée - nous intéressait. Et puis elle a du caractère. En même temps, on n'est jamais blanc, ni jamais noir. Personne n'est jamais profondément méchant. De plus, les contraires s'attirent. Ce jeune homme de 16, 17 ans qui tombe sur une jeune femme mature qui est une vraie salope - il faut le dire comme ça - se sent immanquablement attiré par elle. Ce sont deux pôles qui s'attirent et ils vont vivre une expérience intense. Mais en même temps, elle représente tout ce qu'il combat. Nous avons essayé de développer cela. Le tome 4 est plus psychologique à ce niveau-là. Il s'agira un peu de leur confrontation dans un contexte difficile puisque cela se passe à Cayenne. Quand il reviendra à Paris, cette femme existera toujours en lui. Il avait rencontré Lucie dans le tome 1 mais est-ce que Lucie est la chose la plus importante? C'est la question qu'on se pose pour le tome 5. Et suspense... je ne sais pas laquelle des deux l'emportera.
L'histoire du père est très peu racontée. C'est surtout le lecteur qui doit deviner.
Ce n'est pas forcément la vie de son père qui intéresse Fabien. C'est plutôt pourquoi son père a disparu et pourquoi dans ces conditions-là. On en saura déjà plus dans le tome 4. On y découvrira toute l'importance de ce père.
Chaque tome a une intrigue. Les réponses aux questions posées dans chacun des albums sont distillées au fur et à mesure que l'on avance dans l'histoire. C'est progressif. Au début, il ne sait pas grand chose sur la disparition de son père. Puis il rencontre des gens qui lui donnent un élément de réponse. Ensuite, à mesure qu'il remonte la hiérarchie de l'échiquier, les gens se dévoilent un peu plus.
Fabien a aussi beaucoup de chance. Il rencontre Prof. Il devient riche...
Il aurait pu ne pas le rencontrer, effectivement, mais cela fait partie de l'intrigue. Pour mener l'histoire, ce personnage de Prof était important. C'est un peu un second père pour lui. Il va lui apprendre à voler parce qu'au départ, ce n'était qu'un petit voleur des rues, c'est-à-dire rien du tout. Prof va lui apprendre la haute voltige du vol. Et puis Fabien se heurte à une organisation très puissante. Il faut donc qu'il soit plus solide devant eux, qu'il ait des moyens face à eux. Cela justifiait cette rencontre et le fait qu'ils vivent dans de meilleures conditions. Dans le tome 4, il repart à zéro puisqu'il se retrouve au bagne. L'intérêt de l'intrigue est aussi qu'elle se développe en dents de scie. Fabien gravit des échelons d'un côté pour combattre d'une certaine manière, pour retomber ensuite et monter à nouveau. Il ne sait pas lui-même ce qu'il veut. Pour l'instant, il ne vit, il ne survit que parce qu'il a besoin de se chercher et de se venger. Il justifie sa vie comme cela.
Le fait d'utiliser l'échiquier comme représentation des criminels est-ce un plus?
Au départ, nous avons cherché ce qui pourrait symboliser cette organisation criminelle. Nous avons jeté sur papier des mots se rapportant à une symbolique. Nous avons choisi l'échiquier pour plusieurs raisons. Le premier intérêt de l'échiquier est qu'il est constitué de plusieurs pièces différentes. Si nous avions utilisé le soleil comme symbole, nous aurions eu du mal à typer chaque personnage. De plus, il y a des pièces maîtresses dans un échiquier ce qui permet de donner une hiérarchie.
Le fait que chaque membre de l'organisation soit tatoué était un élément intéressant. Je sais que cela a déjà été utilisé. Par qui? Je ne sais plus. (Rires). Pour Fabien, le tatouage est le seul lien qu'il ait par rapport à son père. Le seul souvenir fort de son père était ce tatouage. Mais au départ, pour Fabien, le tatouage de son père pouvait exprimer n'importe quoi. Beaucoup de gens se font tatouer n'importe quoi, n'importe où. Ce n'est que par la suite qu'il va se rendre compte qu'il a une signification précise. Il va découvrir que d'autres ont ce genre de marque.
Comment vous partagez-vous le travail entre votre frère et vous?
Au niveau scénario, mon frère m'a soumis l'idée de base. A partir de là, nous avons effectué des recherches afin de trouver une histoire suffisamment forte. Il a également fallu chercher des documents pour les décors, trouver un contexte à l'histoire, etc...Notre travail est véritablement un travail en commun. Nous discutons beaucoup. Chacun apporte ses idées et les soumet à l'autre. On met le tout dans un chapeau, on secoue et on essaie d'en sortir le meilleur. Nous avons beaucoup parlé de la série avec Didier Christman des éditions Dargaud. Il nous a poussé un peu dans nos retranchements, ce qui fait que nous avons essayé d'aller un peu plus loin. Cela nous a motivés. Nous avons besoin de cela. Plus on nous pousse, plus on essaie de donner le meilleur de nous-mêmes. Je pense qu'on peut ressentir une évolution au niveau du style et de l'esprit de Fabien M. Entre le premier et le troisième tome, il y a déjà une belle évolution. Dans le deuxième, il y a un changement à peu près au milieu de l'album, entre les pages 25-30. Le trait n'est plus le même.De plus comme beaucoup, nous sommes tombés amoureux d'un album qui s'appelle ZOO. C'est vraiment superbe! Au niveau du dessin, c'est un très très beau travail. Ca nous donne encore plus l'envie de travailler.
Pourquoi cette série a-t-elle vu le jour chez Dargaud alors que vos productions précédentes étaient sorties chez Glénat?
La série a d'abord été présentée chez Glénat. Notre contrat nous y oblige. Mais cela a été refusé immédiatement, sous prétexte que ça ne marcherait pas. Du coup, nous l'avons proposée à Dargaud qui a accepté dans la seconde qui suivait. Et ça ne marche pas trop mal. Ceci dit, ce n'était pas forcément une série pour Glénat. Elle est bien chez Dargaud, comme Le Boche est bien chez Glénat. Le projet tel que nous l'avions présenté chez Glénat était peut-être encore un peu immature par rapport à ce que c'est devenu. Le fait que la première mouture ait été refusée nous a poussés à retravailler le projet avant de le proposer au second éditeur.
Pourquoi avoir intitulé la série Fabien M?
Au départ, la série s'appelait Le Chat de gouttière. C'est Dargaud qui a trouvé le titre définitif. Le côté Fabien M est plus mystérieux et Fabien est le personnage qui tient le récit. Pourquoi M? On en aura l'explication par la suite. Ce n'est pas la peine de le dévoiler maintenant. Cela fait partie de tout ce système de l'échiquier. Cette organisation secrète qui ne se dévoile pas trop. C'est tout ce qu'il connaît de lui, en fait. Il ne connaît pas son nom. Il en a eu plusieurs et M était une partie de son nom. C'est tout ce qui le lie à son passé.
Petit Louis, le frère de Fabien, a un petit rôle et par moments on l'oublie complètement...
Pour l'instant, c'est un faire-valoir. Il n'occupe pas une place prépondérante mais il va prendre énormément d'importance dans le tome 5...Petit Louis n'avait pas trop sa place au départ et puis nous nous sommes rendus compte qu'il pouvait être aussi très important pour que l'histoire évolue dans un sens plus mystérieux et plus fort. Dans le tome 5, il va avoir plus qu'une présence. Il va même être le centre total de l'histoire. Fabien sert de révélateur aux choses en voulant chercher sa propre identité. Il va finir par donner une identité à son frère et donner une identité à tout le monde. Et même à Irina. Elle qui n'était qu'une méchante créature, va finir s'interroger sur son identité et voir qu'elle est autre chose que ce qu'elle a bien voulu être au sein de l'échiquier. C'est pour cela que c'est passionnant. Les personnages finissent par nous dépasser. Or, comme nous les créons, nous devons pouvoir les maîtriser. En même temps on aimerait aller plus loin mais on doit se retenir car il faudrait produire 50 albums sur la série.
Comment c'est fait votre parcours jusqu'à la bande dessinée?
Comme beaucoup, j'ai d'abord dessiné sur mes cahiers de classe. Apres, il faut pouvoir passer le pas et essayer de se lancer dans ce métier. Les parents regardent cela d'un oeil un peu bizarre et ils vous obligent quand même a avoir un petit diplôme ou deux. On leur fait plaisir. On va un peu en fac mais on n'y reste pas très longtemps parce qu'on continue à dessiner. On décroche un petit diplôme qui n'a rien à voir avec ce que nous sommes mais ça fait plaisir à papa, à maman et à la grand-mère.
De quel diplôme s'agissait-il?
En France, cela s'appelle le probatoire du D.E.C.S., il s'agit d'un diplôme de comptabilité supérieure. J'ai horreur de ça!Le seul élément qui m'a poussé dans cette voie est que ces études étaient constituées de trois parties: comptabilité, droit et économie. Je voulais m'orienter vers le droit et l'économie. Et puis je suis tombé sur un prof de comptabilité qui m'a dit "il faut tout de suite passer au niveau supérieur, il faut tout de suite faire la comptabilité parce que c'est beaucoup plus facile". Enfin, elle défendait sa boutique, c'est normal. Bien que je ne voulais pas faire de la comptabilité, je me suis laissé un peu influencer. Il faut dire qu'elle était très mignonne. Ca a sûrement joué. (Rires). Et je me suis retrouvé à suivre les cours de compta. Ca n'a duré que très peu de temps car j'ai rencontré, via une connaissance, un dessinateur de bande dessinée qui travaillait à France-Soir. Je suis allé le voir et il m'a donné la possibilité de faire de la BD pour un de ses amis. C'est comme cela que j'ai debuté. C'était au niveau professionnel mais ce n'était vraiment pas bon. J'ai appris, petit à petit, sur le tas.
Votre frère vous a rejoint par la suite...
Oui, il est plus jeune que moi et il m'a rejoint peu après. Nous avons alors préparé des dossiers ensemble. Nous avons la chance d'avoir une mère très compréhensive qui nous a dit "je vous fais confiance, je vous aide, c'est-à-dire, je vous paye le loyer. Vous vous débrouillez pour le reste". Donc, il a fallu se débrouiller. Il y avait des mois où on ne gagnait rien. Il fallait survivre comme on pouvait. Heureusement, petit à petit les dossiers aboutissaient. Nous avons fait de la publicité. Comme nous avions de nombreux contacts dans le domaine de la musique, nous avons réalisé beaucoup de pochettes de disques et des choses comme cela. Tout cela en parallèle avec la BD. Nous avons réalisé à cette époque l'équivalent d'un album de 50 planches. Ce travail nous a pris un an et demi. Nous l'avons présenté chez Dargaud où le projet a failli être accepté. Il a été refusé très rapidement (trois minutes) chez Glénat.
Ce n'était pas mal mais il y avait encore du travail. Nous avons donc persévéré. Et nous avons eu l'occasion de réaliser officieusement deux albums - très mauvais d'ailleurs - qui font partie du passé que nous voulons oublier. Officiellement, le premier album a été Les Poux. C'est par l'intermédiaire de mon beau-frère, Cromwell, que nous nous sommes lancés dans cette série. En fait, au départ, c'était à lui que ce scénario était adressé. Comme il n'avait pas le temps de le faire - il travaillait sur le Bal de la sueur à l'époque -, il nous l'a proposé. Nous avons travaillé cela ensemble au début. Et il nous a bien aidés, il nous a poussés. Il jouait le rôle de l'avocat du diable en nous poussant dans nos retranchements pour faire quelque chose de correct.
Nous avons eu la chance que cela marche. Et depuis cela ne s'est jamais arrêté puisque notre onzième album vient de sortir. Et nous avons encore plein de projets.
Pourquoi avoir arrêté les Poux?
C'est vrai, c'est dommage. Nous le regrettons. Mais nous avons perdu de vue Christian Mouquet, le scénariste. Il n'avait plus trop le temps de continuer. On nous a alors proposé Le Boche avec Bardet et nous en sommes restés là avec Les Poux. Je le regrette car c'est une série qui avait bien marché. On y trouvait un bon esprit et des personnages intéressants. Cela s'est terminé au tome 3 que l'on peut considérer comme une conclusion. Nous avions encore prévu deux tomes qui devaient traiter de la révolution d'Espagne. J'aimerai bien me remettre à cette série mais de toute façon, je n'en ai plus le temps.
Qu'est-ce que la rencontre avec Bardet vous a apporté?
Nous nous connaissions un peu avant de commencer à travailler ensemble et une amitié est née très rapidement entre nous. Bardet est une grosse pointure du scénario avec Malefosse, Timon des Blés et Le Quéant. Pour nous, c'était la première fois que nous travaillions avec un vrai professionnel et les conditions étaient complètement différentes de celles que nous avions connues.
C'est agréable de travailler avec un "vrai" scénariste. Avec les Poux, on avançait page après page sans savoir ou on allait. De temps en temps, une page arrivait dans notre boîte aux lettres. Nous nous précipitions dessus. Nous dessinions notre planche et puis nous attendions la suite. Cela ne venait pas toujours.
Bardet construit énormément ses scénarios, il effectue beaucoup de recherches. Il nous fournissait un travail dont l'ensemble était prédécoupé. Il nous mâchait un peu la besogne mais après, évidemment, nous revoyions tout cela. Lorsque nous recevions les documents, nous savions que nous pouvions partir tranquillement. Il n'y avait aucun problème.
Sur combien d'albums est prévu Le Boche?
Six. Nous souhaitons conclure sur un sixième album parce qu'au cinquième cela s'arrête et on ne sait pas très bien dans quelle direction cela va s'orienter. Nous ne voulons pas rester sur une série bancale.
Parallèlement, Glénat voudrait qu'on reparte sur un nouveau cycle de trois albums. Mais comme il n'y a pas de véritable fin au cinquième, on ne peut pas repartir sur trois nouveaux épisodes. On ne va pas tirer éternellement le scénario. Une compilation des cinq Boches doit paraître en mai, donc peut-être y en aura-t-il trois de plus...
Quand on travaille avec un scénariste reconnu comme Bardet, peut-on se permettre d'intervenir dans le scénario ou lui laisse-t-on l'entière responsabilité de ce travail?
C'est un échange. Nous souhaitons retravailler avec lui, cela se fera peut-être d'ici deux ou trois ans. Et c'est lui qui va nous amener un sujet, un projet. A partir de là, on voit si cela nous correspond ou pas.
En fait, Le Boche est né d'une envie de travailler avec lui d'abord. Nous avons accroché au Boche dès le tome 1 car étant nous-mêmes Alsaciens, le sujet nous intéressait. Notre famille a vécu un peu ce qu'a vécu ce type. De ce fait, nous nous sentions un peu concernés.
Maintenant, nous aimerions nous lancer dans une série contemporaine. Bardet va donc essayer de nous proposer quelque chose dans ce genre. Comme nous nous connaissons bien, il sait comment nous travaillons et ce que nous savons réaliser de mieux. Donc il va peut-être orienter son récit en fonction de nous. C'est maintenant à lui de se décider...
Comment vous partagez-vous le travail lorsque vous travaillez avec votre frère?
Pour Fabien M, nous travaillons tous les deux sur le dessin, le scénario et la couleur (pour les deux premiers tomes). On se partage tout. Sauf nos enfants et nos femmes...
Comment vous organisez-vous?
Secret de famille. Je ne peux rien dire. C'est comme l'échiquier, c'est très secret.
Vous travaillez à deux sur les planches?
Oui. Quand on me pose cette question je dis souvent que je commence en haut à gauche et lui en bas à droite et celui qui arrive au milieu reçoit tous les droits d'auteurs. Mais ce n'est pas du tout comme cela que ça se passe. Il n'y a pas 36 solutions... Il faut un seul style... Alors?... Cherchez!
L'un réalise le crayonné, l'autre l'encrage?
C'est cela. Mon frère s'occupe des crayonnés parce qu'il a une plus grande imagination que moi. Nous élaborons le découpage ensemble. Je reprends ses crayonnés de temps en temps, comme il reprend mes encrages. On sait dessiner tous les deux, quand même! J'encre parce qu'il travaille comme un cochon. Il fait des pâtés partout. Maintenant, il s'est un peu amélioré. j'ai commencé à faire de l'encrage et de la bande dessinée avant lui. J'en faisais comme cela pour moi. J'ai dessiné 150 au 200 pages sur des bouts de cahier, des bouts de papier. J'ai réalisé des BD sur des dos de photocopies. J'ai fait des adaptations de romans. Des trucs fous! J'ai donc maîtrisé l'encre avant lui. Et puis je suis passionné par l'encre et le noir et blanc. C'est pourquoi je me sentais bien dans ce rôle. En plus, nous n'avons pas du tout le même style. Il fallait quand même bien se partager la tâche pour que le résultat final forme un ensemble cohérent et dans un seul style. Nous avons choisi cette répartition du travail et apparemment cela fonctionne bien car c'est bien ressenti par le public.
Vous n'avez pas envie de produire quelque chose seul?
Nous ne sommes pas prêts à faire quelque chose chacun de notre côté en ce qui concerne la BD. Nous nous complétons bien. L'entente est parfaite. Nous n'imposons rien à l'autre. Chacun de nous a besoin de la critique de l'autre pour évoluer. Cet échange permanent nous motive. Nous nous engueulons souvent, mais cela fait avancer les choses.
Avez-vous d'autres projets?
II y a un autre projet déjà signé chez Dargaud. L'action se situe en Ecosse. Nous avons prévu trois albums dont le premier devrait sortir fin '96 au fin '95 s'il n'y a pas de Boche cette année. Nous y travaillons actuellement. En fait, nous avions déjà dessiné 30 planches, puis en voyant des belles choses comme Zoo, nous avons eu envie d'aller plus loin. Donc nous recommençons à zéro. Pour Les Poux n°1, nous avons recommencé le début 9 fois. Donc au lieu des 46 pages publiées, il doit y en avoir 120 de faites. C'était le début et il fallait être crédible vis-à-vis de l'éditeur et des lecteurs. Les premières moutures étaient trop faibles pour vraiment exister donc il fallait remettre cela. Maintenant, pour nous, c'est un challenge que nous nous imposons.
Il y a déjà un titre à cette nouvelle série?
La série s'intitulera Malheig. C'est un nom qui trouvera son explication dans la série. Nous avons voulu prendre pour cadre l'Ecosse parce que mon frère et moi adorons ce pays. Nous y sommes allés plusieurs fois chacun. Le récit est plutôt contemporain bien que certaines scènes se dérouleront dans le passé. Nous suivrons un personnage attiré, à cause de ses rêves, vers un lieu particulier. Dans ses rêves, il est lui-même mis en scène dans un passé assez lointain et plutôt barbare. Il veut trouver une explication à tout cela. Il sait qu'il en aura une mais ni quand, ni comment. L'histoire raconte la recherche de cet homme sur lui-même, une quête moitié philosophique, moitié poétique. Il s'agit d'un récit avec un côté action policière et avec en même temps un côté un peu philosophique. L'histoire se déroule en Ecosse parce que nous voulions prendre en compte tout l'arrière plan de mythologie, de sorcellerie, de fantômes, etc. que ces contrées évoquent. Et puis, tous ces décors, ces vieilles pierres, ces vieux châteaux sont très vivants et assez extraordinaires. La nature elle-même possède un côté intemporel. On dirait qu'elle a des siècles et des siècles.
Pas d'autres projets?
Nous venons de créer, avec deux autres associés, une société de communication et d'édition (officialisée en février '95) qui s'appelle Europe-Régions-Communication. C'est un nouveau monde qui s'ouvre à nous. C'est passionnant! Mais la bande dessinée reste une priorité: Fabien M tome 4 en mai '95, un Boche 6 en novembre ou décembre '95, Fabien M tome 5 en mai '96, etc, etc...
Stalner par Marc Carlot et Turguy Kurt dans Auracan No 9 en mars-avril 1995