LA LANTERNE Quotidien - 31/05/96 Tirage groupé: 120408
Francis Carin
Aujourd'hui, Francis Carin est un dessinateur heureux. Quadragénaire aux allures d'adolescent, Carin ne mange plus de vache enragée. Le onzième album de Victor Sackville vient de sortir au Lombard et le temps des incertitudes est loin. Nous avons rencontré Francis Carin chez lui, à Comblain-au-Pont, petite localité au sud de Liège. Il déménagera bientôt pour la maison qu'il vient d'acheter sur les hauteurs du village et où naîtront les prochaines aventures de l'espion britannique du début du siècle qui, depuis dix ans accompagne la carrière de ce dessinateur raffiné dont le talent a mis longtemps à être reconnu par les gens du métier, entendez: les éditeurs.
Pourtant Francis ne manque pas de cordes à son arc. Ses multiples qualités lui ont permis de tenir le coup pendant la période de vaches maigres.
Durant quatre ans, la vie est dure. Le jeune dessinateur fait feu de tout bois: "Cartes blanches" pour Spirou, mini-histoires dans Tintin Pocket, illustrations publicitaires, essai chez Belvision - la défunte société belge productice de dessins animés- constituent le quotidien de Francis Carin.
1977 marque un tournant dans sa carrière: ayant contacté René Hénoumont dans l'intention d'adapter ses personnages en bande dessinée, ce dernier le dirige vers l'hebdomadaire "Pourquoi Pas ?" où il collabore. Pendant plus de dix ans, Carin affinera son talent de caricaturiste en croquant tous nos hommes politiques de cette période.
Entre-temps, nouvelle rencontre avec, cette fois un professionnel de la BD: Arthur Piroton. Coup de chance, Francis Carin se présente chez Piroton alors que ce dernier vient de refuser du travail chez Dupuis pour manque de temps. La carrière de Francis Carin démarre véritablement avec "Les Casseurs de bois", les aventures de deux jeunes garçons passionnés de modélisme. Auprès de Piroton, Carin apprend les ficelles du métier.
Hélas, la loi de l'édition est impitoyable. Après quelque quatre-vingts planches, la série est abandonnée, l'éditeur refusant de la publier en albums.
Qu'importe. En 81, Carin se lance dans une autre série, "Les Diables bleus", scénarisée par Pierret, son vieux copain de Saint-Luc, qui signe sous le nom de Lamarne. Durant trois ans, la série, très réaliste, met en scène les tranchées de la Grande Guerre. Jusqu'au jour où le nouveau rédac'-chef de Spirou déclare "Les Diables bleus" incompatibles, avec l'esprit du journal.
Revoici donc Francis Carin à la recherche de héros. Cest à la rédaction du "Vif" qu'il trouve la réponse. Gabrielle Borile, qui y rédige une rubrique BD, a aussi des talents de scénariste. Elle suggère à Francis Carin de raconter les péripéties de la guerre de 14-18 d'un point de vue plus large que celui des champs de batailles. Par exemple, sous l'angle de l'espionnage. Victor Sackville, l'espion britannique, est né. Un scénariste chevronné se joint à l'équipe, François Rivière. Francis Carin nous parle de son héros: "Victor Sackville est anglais, bien sûr. Tout d'abord parce que j'ai un goût pour l'Angleterre, en général. Puis parce que je ne conçois pas le bon espion autrement qu'anglais. Le bon policier est français, le bon privé est américain, le bon espion est anglais. C'est un cliché bien entendu, mais qui colle bien à la littérature.
J'ai aussi un goût particulier pour le début du siècle. Je trouve cette époque fascinante, graphiquement. L'architecture, les voitures, les tenues vestimentaires avaient une richesse extraordinaire. Et puis, mon dessin a un côté un peu raide qui s'accommode parfaitement du style guindé de l'époque!
Vous aurez remarqué que Sackville n'a jamais tué personne et il ne le fera jamais. C'est un parti pris. Nous avons pensé qu'un personnage positif ne devait pas commettre de meurtre. Les mauvais meurent par leur propre crapulerie. De même, nous avons exclu toute sexualité de la série, ce qui aujourd'hui, en fait quasiment une oeuvre osée!
Sackville rencontre des personnages qui ont réellement existé. D'ailleurs les scénarios comportent fréquemment une base véridique. Les intrigues n'en sont que d'autant plus intéressantes...
La reconstitution de l'époque est, en fait, moins difficile qu'il n'y paraît. Une fois les repérages réalisés et une solide documentation rassemblée, le travail de dessin n'est pas plus difficile que dans d'autres genres.
Les repérages sont nécessaires au réalisme des décors. et comme chaque épisode se déroule dans une ville différente, cela nous est prétexte d'un petit voyage. Vous voyez que, même dans ce métier, on peut joindre l'utile à l'agréable..."
Propos recueillis par Emilio Licata dans La Lanterne du 31/05/96